Dr EZZIDEEN novembre 2025
“Il y a des moments dans la vie d’un homme où le monde cesse d’être un lieu de logique et devient le tribunal de l’âme. Il y a deux jours, dans la pénombre de notre petite clinique, un tel moment s’est présenté à moi, comme figé par la fatigue. Une femme entra, frêle comme une ombre, portant un nourrisson emmailloté dans un linge qui peinait à le protéger du froid. À côté d’elle se tenait un autre enfant, de quatre ans, dont les yeux étaient déjà plus vieux que les miens. La mère s’assit et, de mains qui ne tremblaient pas seulement parce qu’elles avaient depuis longtemps oublié comment, elle découvrit le bébé. « Elle a quatre mois », dit-elle doucement. Puis, d’une voix qui trahit la peur et l’espoir, elle ajouta : « Je sais qu’elle ne peut pas respirer. » Je n’avais pas encore parlé, et pourtant, elle avait déjà deviné mon diagnostic avant même que mes doigts ne touchent les côtes fragiles de l’enfant. Le bébé suffoquait. Détresse respiratoire aiguë. Sa vie ne tenait qu’à un fil. « Ils m’ont dit qu’elle devait rester à l’hôpital », murmura la mère. « Mais j’ai refusé. Ne me renvoyez pas là-bas. Je ne peux pas rester. Je ne peux pas laisser mes autres enfants seuls. » Elle parlait sans accusation, sans supplication, avec seulement l’humilité épuisée de quelqu’un qui a été broyé si longtemps qu’il en est venu à accepter cet écrasement comme une fatalité. Au début, comme tout homme sensé, j’ai pensé que c’était une question d’argent. Ici, la pauvreté est devenue le langage universel. Chaque cri est interprété comme une menace. Mais en examinant l’enfant, j’ai ressenti l’horrible vérité : elle avait besoin de soins constants, de ceux que seul un hôpital peut prodiguer, ceux qui décident en silence qui vivra jusqu’au matin. Je lui ai expliqué calmement que je pouvais appeler l’ambulance, me procurer les médicaments, faire tout mon possible, mais que le bébé devait être surveillé pendant au moins deux jours, peut-être plus. Et puis elle m’a raconté le reste. Son mari avait été tué. Elle vit sous une tente. Trois enfants orphelins dépendent d’elle. Si elle entre à l’hôpital, elle devra abandonner les deux autres à la nuit. Et soudain, j’ai eu l’impression que la langue disparaissait du monde. Que pouvais-je dire face à une telle sentence d’existence ? Quel argument, quelle théologie, quelle science, quelle morale pouvais-je offrir à une femme se tenant entre le souffle de son nourrisson et la solitude de ses enfants ? À cet instant, moi, médecin, homme, croyant, penseur, je n’étais plus rien. Un simple témoin. J’ai alors compris que notre tragédie ne s’écrit pas dans les récits, mais dans les recoins silencieux des chambres où les mères confessent les choix impossibles que l’histoire leur a imposés. Même maintenant, en écrivant ces lignes, je ne trouve pas de mots assez grands pour contenir ce que j’ai vu. Peut-être n’existe-t-il pas de tels mots. Peut-être n’ont-ils jamais été conçus pour les langues humaines. On a l’impression que la souffrance a été semée dans le sol de cette terre, une graine qui germe sans saison, sans pitié, sans fin. Et je me suis surprise à penser, avec une sincérité terrible, que nous n’avons plus besoin de cliniques, d’hôpitaux, d’écoles ni de maisons. Ces infrastructures sont destinées à ceux qui se souviennent encore du sens de la vie. Ce dont nous avons besoin, c’est que la création elle-même recommence. Une renaissance du monde. Une chance de se transformer en êtres capables de vivre, et non plus seulement de survivre. Car ici, dans ce coin dévasté de l’humanité, la confession murmurée d’une mère a révélé une vérité plus ancienne que les Écritures : que parfois la terre est si blessée, si imbibée de sang innocent, qu’elle ne peut plus contenir la vie à moins que Dieu lui-même ne la recrée. Et c’est peut-être pour cela que sa voix résonne encore en moi. #WoundedGaza“
There are moments in a man’s life when the world ceases to be a place of logic and becomes instead a courtroom for the soul. Two days ago, in the dim light of our small clinic, such a moment stepped toward me on tired feet. A woman entered, slight as a shadow, carrying an infant wrapped in cloth that tried but failed to keep the cold from her bones. Beside her stood another child, four years old, with eyes already older than mine. The mother sat, and with hands that did not tremble only because they had long forgotten how, she uncovered the baby. “She is four months old,” she said quietly. And then, with the voice of someone who has outlived both fear and hope, she added, “I know she cannot breathe.” I had not yet spoken, yet somehow she knew my diagnosis before my fingers touched the child’s tiny ribs. The baby was drowning in her own breath. Severe respiratory distress. A life hanging by the thinnest thread God ever spun. “They told me she must stay in the hospital,” the mother whispered. “But I refused. Do not send me back there. I cannot stay. I cannot leave my other children alone.” She spoke with no accusation, no plea, only the exhausted humility of someone who has been crushed long enough to accept the crushing as fate. At first, like any reasonable man, I assumed it was money. Poverty has become the universal language here. Every cry translates into it. But when I examined the child, I felt the terrible truth in my palms: she needed hour-by-hour care, the kind that only a hospital can provide, the kind that decides in silence who will live to see the morning. I told her gently that I could call the ambulance, arrange the medications, do everything possible, but the baby must be watched for at least two days, perhaps more. And then she told me the rest. Her husband had been killed. She lives in a tent. Three orphaned children depend on her. If she enters the hospital, she must abandon the other two to the night. And suddenly I felt the language fall out of the world. For what could I say to such a sentence of existence? What argument, what theology, what science, what morality could I offer to a woman standing between her infant’s breath and her children’s loneliness? In that moment, I, doctor, man, believer, thinker, became nothing. A witness only. I understood then that our tragedy is not written in stories, but in the silent corners of rooms where mothers confess the impossible choices forced upon them by history. Even now, as I write, I cannot find words large enough to contain what I saw. Perhaps there are no such words. Perhaps they were never made for human tongues. It feels as though suffering has been sown into the soil of this land, a seed that grows without season, without mercy, without end. And I caught myself thinking, terribly and honestly, that we no longer need clinics or hospitals or schools or homes. These are things built for people who still remember the shape of life. What we need is creation itself to begin anew. A rebirth of the world. A chance to be remade into beings capable of living, not merely surviving. For here, in this ruined corner of humanity, a mother’s whispered confession has revealed a truth older than scripture: that sometimes the earth becomes so wounded, so soaked in innocent blood, that it can no longer hold life unless God Himself recreates it. And maybe, that is why her voice still echoes inside me. #WoundedGaza
- FranceM
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