Dr EZZIDEEN
“Il y a parmi nous un médecin, un spécialiste à la formation admirable, dont je tairai le nom, car même les noms sont devenus trop fragiles pour être évoqués. Durant le bref laps de temps où j’ai travaillé à ses côtés, j’ai été témoin d’une chose terrible : un homme démantelé de l’intérieur, morceau par morceau, comme un grand instrument dont les cordes se brisent une à une jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un faible son tremblant. Son comportement n’est plus dicté par la rigueur mentale qui guidait autrefois ses mains. Ses pensées se brisent avant même d’atteindre la lumière. Son attention se dérobe comme celle d’un enfant apeuré se cachant dans un coin. Par moments, il semble se détacher de son propre corps, comme s’il observait sa vie de l’autre côté d’un seuil, témoin de sa propre désintégration. Hier, tourmenté par le mystère de son déclin, j’ai interrogé un autre collègue à son sujet. Il ferma les yeux, expira profondément et répondit : « Il était brillant… vif d’esprit, chaleureux, perspicace, l’un des meilleurs médecins que nous ayons eus. » Puis, avec la résignation tranquille de quelqu’un qui a perdu foi en la justice du monde, il ajouta : « Ils l’ont emmené au début de la guerre. Ils l’ont arrêté à l’hôpital. Et quand il est revenu, il était… quelqu’un d’autre. » Depuis ce jour, cet homme marche parmi nous, portant les marques indéniables d’une âme violée à jamais. Il oublie les plus simples fragments de ses propres journées, comme si la mémoire elle-même refusait d’habiter l’esprit qui ne peut plus la protéger. Ses manières ont régressé jusqu’à devenir enfantines, comme si son psychisme, incapable de supporter l’agonie de l’âge adulte, s’était replié sur ses premiers mécanismes de défense. Et il parle, encore et encore, par bribes, de ce qu’il a enduré en détention, des éclairs de tourment surgissant à travers la fine membrane de la conscience, car l’esprit humain ne peut jamais enfouir ce que le corps humain a enduré dans la terreur. Ils affirment, avec une audace étonnante, que la guerre est finie. Mais pour lui, pour sa famille et pour des dizaines de milliers de personnes portant des blessures invisibles, la guerre n’a fait que déplacer le champ de bataille. Les obus ont cessé de tirer, certes, mais la dévastation gravée dans le système nerveux, les blessures morales imprimées sur l’âme, les ruptures psychiques qu’aucun chirurgien ne peut suturer, celles-ci ne connaissent pas de trêve. Cette guerre nous a transformés. Elle a bouleversé notre structure intérieure. Elle nous a volé notre confiance, notre lucidité, notre innocence, notre capacité à croire aux matins. Ce qui a été pris ne reviendra pas, car certaines blessures ne guérissent pas ; elles deviennent la forme même de la vie qui reste. Et c’est ici, dans les recoins tranquilles où le monde refuse de regarder, que réside la vérité : Les guerres ne prennent pas fin avec le silence des bombes. Elles s’achèvent lorsque le dernier esprit brisé retrouve la paix intérieure, et pour Gaza, ce long chemin vers la guérison n’a même pas encore commencé. #WoundedGaza“
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