Témoignage d’un médecin de Gaza

Docteur EZZIDEEN SHEBAB 15 octobre 2025

“Depuis le cessez-le-feu, j’erre comme un homme revenu d’entre les morts. Notre maison avait été détruite ; les photos me l’indiquaient, et pourtant je craignais encore de la voir de mes propres yeux. Car en la voyant, la blessure devient réelle ; l’âme est forcée d’avouer ce qu’elle sait déjà. Et quand enfin je me suis retrouvé devant les ruines, j’ai senti une présence étrange et terrible en elles. La maison, notre maison, semblait respirer. Je jure que je sentais sa douleur se presser contre la mienne, comme si elle voulait murmurer : « Pardonne-moi, je n’ai pas pu te protéger. » Un homme est attiré par sa douleur comme la terre est attirée par sa propre gravité. En ruine, on cherche la preuve que le monde existe encore. En arrivant à Gaza, j’ai entendu du bruit au loin, des rires, des chants, les rugissements d’une foule. J’ai cru un instant que les gens célébraient la paix. Mais il n’y a pas de paix à Gaza, seulement le bruit d’hommes brisés qui font semblant d’avoir survécu. Et là, au milieu de la rue, j’ai vu le spectacle de notre propre damnation. Un cercle d’hommes masqués se tenait debout, tels des prêtres d’une fausse religion, fusils et bâtons à la main. Devant eux gisaient trois hommes ligotés, battus, ensanglantés, silencieux. La foule criait « Dieu est grand », mais je ne pouvais voir Dieu. Je ne voyais que son absence, immense, froide, résonnant dans l’air comme une prière restée sans réponse. Les enfants applaudissaient, les femmes observaient depuis les balcons, et le bruit du bois frappant la chair emplissait la lumière du jour. Et soudain, j’ai compris : ce n’est pas la justice ; c’est une adoration sans Dieu, une foi sans miséricorde, une loi sans âme. C’est le moment où l’homme commence à se dévorer lui-même. On dit que ces hommes étaient des traîtres, des collaborateurs, des voleurs d’aide pendant le siège. Peut-être l’étaient-ils. Mais même si la culpabilité était gravée sur leurs fronts, qui a donné à un autre homme le droit de se prendre pour Dieu ? Qui parmi nous est assez pur pour jeter la première pierre ? On appelle cela de la résistance, mais c’est le même rituel ancien : Caïn se tenant debout devant Abel, justifiant le meurtre au nom de la vertu. Quand la loi meurt, la bête en l’homme se lève et se proclame juste. Il ne tue pas par faim, mais pour se prouver qu’il a encore du pouvoir. Et un pouvoir sans conscience est la forme ultime de l’enfer. Cette nuit-là, j’ai rêvé des trois hommes, et ils étaient silencieux. La foule applaudissait sans cesse, et je sentais leur sang sur mes mains. Et une voix, calme, impitoyable, divine, a dit : Vous êtes tous coupables. Vous êtes tous des bourreaux. Hier, j’ai appris que ces hommes avaient été fusillés, exécutés dans la rue, leur mort applaudie par des patriotes lointains. Ils écrivent des mots comme « ferveur » et « honneur », tout en buvant du café et en dormant paisiblement, ignorant que la foi sans justice est un blasphème. Et moi, qui l’ai vu de mes propres yeux, je ne peux plus prier. Car comment prier dans un pays où même Dieu s’est tu ? Comment parler de salut quand les enfants acclament la mort ? J’ai vu la Justice elle-même, fragile, tremblante, dépouillée, traînée dans la poussière et crachée par ceux qui prétendent la défendre. Et à cet instant, j’ai compris la plus terrible des vérités : nous ne sommes plus victimes de l’histoire ; nous en sommes les complices. Je me tenais là, et la ruine de ma maison et celle de mon peuple ne faisaient plus qu’un. Et je me suis dit : s’il existe encore un Dieu qui veille, il doit pleurer non pas ce que nous avons perdu, mais ce que nous sommes devenus.

Dr. Ezzideen

@ezzingaza

Since the ceasefire, I have wandered like a man returned from the grave. Our house had been destroyed; the photographs told me so, yet still I feared to see it with my own eyes. For in seeing, the wound becomes real; the soul is forced to confess what it already knows. And when at last I stood before the ruins, I felt a strange and awful presence within them. The house, our house, seemed to breathe. I swear I could feel its sorrow pressing against mine, as if it wanted to whisper: forgive me, I could not protect you. A man is drawn to his pain as the earth is drawn to its own gravity. In ruin, one seeks proof that the world still exists. As I reached Gaza City, I heard noise in the distance, laughter, chants, the roar of a crowd. I thought for a moment that people were celebrating peace. But there is no peace in Gaza, only the noise of broken men pretending they have survived. And there, in the middle of the street, I saw it, the spectacle of our own damnation. A circle of masked men stood like priests of a false religion, holding rifles and sticks. Before them lay three bound men, beaten, bleeding, silent. The mob shouted “God is great,” but I could not see God there. I saw only His absence, vast, cold, and echoing through the air like an unanswered prayer. Children clapped, women watched from the balconies, and the sound of wood striking flesh filled the daylight. And suddenly I understood: this is not justice; this is worship without God, faith without mercy, law without soul. This is the moment when man begins to devour himself. They say those men were traitors, collaborators, thieves of aid during the siege. Perhaps they were. But even if guilt were carved upon their foreheads, who gave another man the right to play God? Who among us is pure enough to cast the first stone? We call it resistance, but it is the same ancient ritual, Cain standing over Abel, justifying murder in the name of virtue. When the law dies, the beast in man rises and calls itself righteous. He kills not out of hunger but to prove to himself that he still has power. And power without conscience is the final form of hell. That night I dreamt of the three men, and they were silent. The crowd clapped and clapped, and I felt their blood on my hands. And a voice, calm, merciless, divine, said: You are all guilty. You are all executioners. Yesterday I learned that the men had been shot, executed in the street, their deaths applauded by distant patriots. They write words like “steadfastness” and “honor,” while drinking coffee and sleeping peacefully, never knowing that faith without justice is blasphemy. And I, who saw it with my own eyes, can no longer pray. Because how does one pray in a land where even God has gone silent? How does one speak of salvation when children cheer for death? I saw Justice herself, fragile, trembling, stripped naked, dragged through the dust and spat upon by those who claim to defend her. And in that moment I realized the most terrible truth of all: we are no longer victims of history; we are its accomplices. I stood there, and the ruin of my house and the ruin of my people became one and the same. And I thought: if there is a God still watching, He must weep not for what we have lost, but for what we have become.


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