Témoignage d’un médecin de Gaza 28 janvier 2026
Dr EZZIDEEN 28 janvier 2026
“Il était environ midi, cette heure où le corps continue par habitude mais où l’âme s’est déjà effondrée. Je me souviens avoir pensé, sans surprise, que l’épuisement possède sa propre clarté, une lucidité cruelle où les illusions ne survivent plus. C’est à ce moment-là qu’elle est entrée. Je ne l’ai pas reconnue. Et pourtant, elle m’était familière, car ici la souffrance a un seul visage, sans cesse reproduit, comme moulé sur le même support. Elle serrait son enfant contre elle, non seulement avec tendresse, mais aussi avec prudence, comme on porte un être déjà menacé par le monde. Elle hésita avant de parler, et lorsqu’elle le fit, sa voix était si faible qu’elle semblait presque honteuse d’elle-même. « Combien coûte l’examen ? » J’ai appris à craindre cette question plus que tout autre symptôme. On ne la pose que lorsqu’on a déjà calculé le prix du désespoir, lorsqu’il faut mesurer la maladie à l’aune de la faim, et que le droit d’un enfant aux soins est mis en balance avec les impératifs de la survie. Je lui ai dit que la consultation était gratuite. Elle est entrée avec un bébé de quatre mois dans les bras. Quatre mois, un âge où un être humain ne devrait connaître que chaleur, rythme et protection. Or, cet enfant était né dans une époque qui ignore tout cela. Une époque qui dévore même ses nourrissons sans pitié. Les symptômes étaient ordinaires : difficultés respiratoires, pleurs incessants, diarrhée persistante. J’écoutais, j’acquiesçais, j’examinais, comme je l’avais fait des centaines de fois. Ici, la maladie est devenue monnaie courante, et la routine est ce qu’il y a de plus terrifiant. Mais alors, j’ai remarqué les vêtements. Ou plutôt, leur absence. Le bébé portait un simple pyjama d’hiver et, par-dessus, un fin t-shirt à manches courtes. C’était tout. Deux couches insuffisantes sur un corps qui commençait à peine à apprendre à survivre au froid. Dehors, le vent griffait les murs de la clinique, porteur d’une violence plus cruelle que le simple temps, presque délibérée. Je n’ai pas demandé à la mère pourquoi. J’ai cessé de poser ce genre de questions. Non pas par manque de curiosité, mais par manque de force pour entendre les réponses. Chaque explication ici n’en est pas une. C’est une accusation, et je me sens déjà suffisamment accusé. J’ai administré les médicaments que nous avions. Pour l’enfant. Pour la mère. Ce geste me semblait mécanique, presque malhonnête, comme si je prodiguais des soins tout en sachant que ce n’était pas ce dont cet enfant avait besoin. Elle se retourna pour partir. Puis s’arrêta. J’ai reconnu cette pause. C’est la pause de quelqu’un qui a déjà décidé de parler, mais qui espère encore ne pas avoir à le faire. Elle est revenue. « Je suis déplacée depuis longtemps », dit-elle. Elle parlait avec précaution, comme si chaque mot pouvait lui être arraché. « Ce sont les seuls vêtements que j’ai pour mon bébé. Une association caritative nous les a donnés. Je ne demande rien. » Elle marqua une pause, et je compris que ce qui suivit lui coûta bien plus que sa fierté. « La nuit, sous la tente, je me réveille et la trouve transie de froid. Parfois, sa peau est bleutée, sèche, fragile, comme si elle allait se déchirer. Est-ce dangereux pour elle ? Puis-je faire quelque chose ? Y a-t-il un endroit où je pourrais aller ? » La vérité n’était pas compliquée. Elle n’était pas dissimulée derrière un jargon médical ou une incertitude éthique. Elle était simple, et c’est précisément parce qu’elle était simple qu’elle était insupportable. Elle ne pouvait rien faire. Et je ne pouvais rien faire non plus. Cet enfant n’était pas seulement la responsabilité de sa mère. C’était un mensonge commode que l’on raconte aux pauvres. Cet enfant appartenait à tous ceux qui ont rendu cette guerre possible, à tous ceux qui l’ont justifiée, à tous ceux qui ont assisté aux déplacements de population et les ont qualifiés d’inévitables. Elle appartenait à ceux qui parlent de politique pendant que des nourrissons deviennent bleus dans l’obscurité. Je lui ai donné une couverture de survie thermique. Je lui ai tendu la couverture comme on pose un linceul sur un cadavre. Non pas pour ressusciter la mort, mais pour la reconnaître. Et la question qui me poursuivait, longtemps après sa disparition, n’était pas de savoir si j’avais fait mon devoir. Il s’agissait de savoir si j’avais vraiment fait tout mon possible. #WoundedGaza
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