Témoignage d’un médecin de Gaza 28 décembre 2025

Dr EZZIDEEN 28 décembre 2025


-“Le vent hurle sans relâche depuis des heures, frappant la nuit comme pour anéantir ce qui reste de nous. Il y a quelques instants, des cris ont jailli de la rue en contrebas, rauques, bruts, de ces sons qui vous saisissent avant même de les comprendre. Je suis allé à la fenêtre. Ce que j’ai entendu, ce n’était ni de la colère, ni des protestations, ni même de la peur, c’était de la reddition. «Mon Dieu, nous sommes en train de nous noyer.» «Mon Dieu, nous sommes anéantis.» Rien d’autre ne s’est passé ensuite. Aucune explication. Aucune demande. Aucun espoir. Des voix annonçant leur effondrement au ciel, comme si la terre elle-même avait déjà cessé d’écouter. Et c’est tout. #WoundedGaza


-“Je revenais de la clinique quand j’ai compris, avec une clarté effrayante, que le mot « rue » avait depuis longtemps perdu tout son sens. Ce qui s’étendait sous mes pieds ne méritait plus de nom. C’était un couloir de ruine, gorgé d’eaux usées et d’eau de pluie, une surface tremblante qui engloutissait chaussures et dignité sans distinction. J’ai levé les pieds avec précaution, absurdement, comme si une telle prudence avait encore une quelconque importance. Ce n’était pas la saleté qui me répugnait. La saleté a sa part d’authenticité. Ce qui me terrifiait, c’était la sensation que la terre elle-même s’était lassée de nous, qu’elle rejetait notre poids, notre présence, notre obstination à rester en vie. Le sol s’est dérobé sous mes pieds comme pour dire : « Tu n’as plus ta place ici. » À ce moment-là, une sensation étrange m’envahit. Pas de peur. Pas de surprise. Quelque chose de pire. La reconnaissance. J’avais l’impression d’avoir déjà vécu ce moment. Non, pas de l’avoir vécu, mais d’y avoir été condamné. Je ne me suis pas arrêté pour analyser cette sensation, car l’analyse exige du recul, et le recul est un luxe inconnu ici. En ce lieu, la vie n’invite pas à la réflexion ; elle s’impose violemment aux nerfs. Quelques instants auparavant, la tempête s’abattait sur nos vies. Le vent griffait les tentes comme offensé par leur fragilité. La pluie s’accumulait sous nos pieds et à l’intérieur de nos abris. Autour de moi, des voix suppliaient, non pas de façon théâtrale, ni pour attirer l’attention, mais avec la sincérité morne de ceux qui implorent simplement de survivre. Elles suppliaient le froid de cesser alors qu’il s’insinuait dans les os et les poumons, tuant sans urgence, sans témoins. Et voilà, c’était de nouveau là. Cette oppression dans la poitrine. Cette lourdeur familière. Non pas un souvenir, une reconnaissance. La certitude que ce n’était pas nouveau, que ce que nous vivons actuellement n’est pas une exception voulue par le destin, mais une répétition imposée par l’histoire. Et puis je me suis souvenu. J’avais déjà vu ça, enfant, dans « L’Exil palestinien », cette série documentaire sur la catastrophe qui a suivi la Nakba et les années qui ont suivi. Les mêmes tentes. Les mêmes visages épuisés. Les mêmes prières murmurées dans l’obscurité humide. Le déracinement non pas comme un événement, mais comme un état permanent de l’âme. Et toujours la même vérité insoutenable : le monde continue ailleurs, imperturbable, tandis que vous restez figés sur place, invisibles. Les visages avaient changé. Les noms aussi. Le temps, au moins, avait suivi son cours. Mais la catastrophe demeurait intacte, préservée, transmise comme une malédiction héritant sans y avoir consenti. Et c’est là que la question la plus douloureuse s’est imposée à moi. Personne n’a-t-il remarqué que nous sommes pris au piège ? Que nous n’avançons pas, que nous ne nous échappons pas, mais que nous tournons en rond, prisonniers du même tourment ? La même tragédie se rejoue avec une précision mécanique. Qu’est-il advenu de ceux qui ont enduré cela avant nous ? Ont-ils trouvé le repos ? La dignité leur a-t-elle survécu ? Ou se sont-ils habitués au chagrin, jusqu’à ce qu’il cesse même de les choquer, nous léguant ainsi cet héritage, cette familiarité silencieuse avec le désespoir ? Nous ne vivons pas seulement une tragédie. Nous la revivons. Et la véritable horreur n’est pas la souffrance, mais sa domestication. Sa transformation en routine. En une chose qui se répète sans cesse. Les décennies passent, et les scènes se répètent à l’identique. Les mêmes tentes. Le même froid. Les mêmes prières s’élevant vers un ciel indifférent. Le même silence planétaire. Nous ne sommes pas victimes d’un instant. Nous sommes victimes de la répétition, d’une histoire qui n’a rien appris, et d’un monde qui appuie sans cesse sur « lecture » sur le même enregistrement, puis demande, avec une innocence étonnante, pourquoi cette histoire refuse de se terminer ? #WoundedGaza


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