Témoignage d’un médecin de Gaza
Dr EZZIDEEN 2/02/2026
Si j’avais découvert ces images sans qu’on m’en indique l’origine, j’aurais dit sans hésiter, presque avec soulagement, qu’elles appartenaient à un de ces lieux que l’humanité invente seulement après avoir déjà abandonné sa conscience. J’aurais pensé à Guantánamo, aux camps secrets dont le nom même est englouti par le silence, aux institutions érigées non pour guérir mais pour contraindre, isoler, entreposer l’irréparable. J’aurais dit : voici les portes derrière lesquelles la société dissimule ceux qu’elle a décidé non seulement de punir, mais aussi d’oublier. Et pourtant, j’aurais eu tort. Car ce lieu n’est ni pour les criminels, ni pour les fous. C’est la seule issue que le monde ait enfin concédée au peuple de Gaza, après plus de deux ans d’une suffocation si méthodique qu’elle s’apparente à une administration, d’humiliations si constantes qu’elles imprègnent l’atmosphère, et de marchandages sur des vies humaines menés avec la froide précision de comptables. Cette porte ne s’est pas ouverte par pitié ; elle n’a été entrouverte qu’après que la dignité eut été épuisée, vidée de toute substance, et que la souffrance eut enfin trouvé sa valeur. Ce n’est pas une porte vers la liberté. C’est une porte qui sépare la mort lente et délibérée. Nous attendions ce passage comme on attend en se noyant, non avec espoir, car l’espoir a besoin d’air, mais avec une terreur exacerbée par le temps. Nous attendions follement, peut-être même imprudemment, croyant qu’au-delà il pouvait encore exister quelque chose qui ressemblait à une vie humaine, bien que nous ne nous souvenions presque plus de ce qu’elle impliquait. Nous attendions non pas d’être sauvés, mais de nous reconnaître à nouveau. Avant que la guerre ne nous vide de notre substance. Avant que la peur ne devienne une habitude. Avant que la survie ne remplace la vie. Avant que nous ne soyons réduits, sans protestation, presque docilement, à des dossiers, des listes, des numéros, des affaires. Et même aujourd’hui, même ici, le monde persiste à nous considérer non comme des personnes, mais comme un problème. Un calcul de sécurité. Un risque à gérer. Quitter Gaza exige des autorisations aussi complexes que la suspicion elle-même. Mon droit à la liberté de circulation, pourtant affirmé par toutes les lois jamais écrites par l’humanité pour défendre son image, est suspendu jusqu’à ce que des gouvernements qui ne m’ont jamais vu décident si je mérite de bouger. Chacun de nous porte un dossier invisible. Chaque pas hors de cette enceinte requiert justification, explication, preuve. Alors on commence à se demander, non pas à voix haute, non pas avec rébellion, mais avec une horreur silencieuse qui s’installe au fond de la poitrine : pourquoi devons-nous prouver, encore et toujours, que nous sommes humains ? Le mot « terroriste » est-il inscrit quelque part sur nos corps ? Existe-t-il une marque que nous ne pouvons voir, mais que le monde lit avec certitude ? Ou bien est-il tout simplement beaucoup plus facile de nous craindre que d’affronter ce qui nous a été fait ? Nous n’avons pas demandé de privilège. Nous avons demandé à échapper à la mort. Nous avons demandé à respirer sans calcul. On nous a plutôt tendu une porte si étroite qu’elle nous enseigne la retenue dès qu’elle s’ouvre. Un passage juste assez large pour nous rappeler à quel point nous restons confinés. Aujourd’hui, cinquante blessés ont été proposés pour une évacuation sanitaire. Seules cinq demandes ont été approuvées. Cinq vies autorisées à se poursuivre. Quarante-cinq mis de côté, non pas parce que leurs blessures étaient moins graves, mais parce que la survie elle-même devait ici passer par des filtres d’indifférence, de contrôle et de commodité. La vérité la plus terrible, celle qui ne crie pas mais qui s’insinue en nous comme la culpabilité, est peut-être celle-ci : la porte s’ouvre juste assez pour nous montrer combien peu de place le monde réserve à notre douleur, à notre peur, à notre droit même d’exister. #woundedGaza


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