Dr EZZIDEN textes du 4 au 14 janvier 2026
Dr EZZIDEEN 4 janvier 2026 “J’ai eu trente ans il y a quelques jours. Il y a eu le travail, comme d’habitude, et cette fatigue familière qui ne semble plus passagère. Cela fait maintenant trois ans que je suis médecin. Chaque semaine, des centaines de patients défilent devant moi. J’écoute, j’examine, je prescris, je rassure. J’accomplis mon devoir avec soin, parfois machinalement, parfois avec une réelle empathie, et à la fin de la journée, je rentre chez moi avec le sentiment d’avoir donné le meilleur de moi-même. Il y a deux jours, je suis tombé malade. Ce n’était rien d’extraordinaire. De la fièvre, une sensation d’oppression dans la poitrine, une sourde sensation de faiblesse. Si j’avais été mon propre patient, j’aurais diagnostiqué une grippe et l’aurais traitée en conséquence. Mais ma mère en avait déjà décidé autrement. Elle apparut avec ses remèdes, préparés avec le sérieux d’une personne à qui l’on confie une vie. Elle me fit inhaler des vapeurs de clous de girofle, de gingembre et d’herbes dont j’ai oublié le nom, insistant sur le fait que cela me soulagerait. Elle ne discuta pas. Elle ne me demanda pas mon avis. Elle agit. Pour la fièvre, elle ne jurait que par les compresses froides. Elle apporta de l’eau, du thé, du bouillon, plus d’eau que je ne le jugeais nécessaire, et me regarda boire. Pendant la nuit, je me suis réveillé et j’ai senti sa main sur mon front. Elle prenait ma température. À moitié endormi, je lui ai demandé pourquoi elle était levée. Elle n’a rien dit, elle a simplement ajusté la couverture. Plus tard, j’ai appris qu’elle avait choisi de dormir à côté de mon lit. Cela me semblait superflu. Je n’ai pas protesté. Le lendemain, alors que j’étais au travail, elle a appelé à plusieurs reprises. À chaque fois, la même question : « Tu te sens mieux ? » Je répondais brièvement. Il y avait des patients qui attendaient. Il est curieux de constater avec quelle facilité on oublie ces choses. Nous imaginons que la miséricorde se mérite par l’effort, le savoir, l’utilité. Nous nous croyons indépendants tant que nous restons debout. La maladie révèle avec une efficacité remarquable la fausseté de cette croyance. Un ami m’a dit un jour que Dieu est bon envers nous non pas à cause de nos actions, mais grâce à nos mères. À l’époque, j’avais souri poliment. Maintenant, allongé là, sous ce regard inquiet, je le comprenais.”
Dr EZZIDEEN 6 janvier 2026
“Il y a deux semaines, le Dr Mohammad Nabhan, dermatologue sans antécédents médicaux chroniques connus, s’est présenté avec des symptômes respiratoires aigus et graves. Conscient de la gravité de son état, il a demandé son transfert immédiat à l’hôpital. Il a été admis en soins intensifs, où il est resté trois jours avant que son décès ne soit officiellement annoncé. Le Dr Nabhan ne présentait aucune comorbidité ni maladie préexistante documentée qui aurait pu laisser présager une issue fatale. Son tableau clinique a été marqué par une dyspnée sévère d’apparition brutale et une forte fièvre. L’évolution des symptômes a été rapide et agressive, aboutissant à une insuffisance respiratoire et au décès en peu de temps. Depuis cet incident, l’affaire demeure une source de profonde inquiétude. Ces deux dernières semaines, on a constaté une augmentation notable et alarmante du nombre de patients présentant des symptômes respiratoires graves. Un seul jour, sur 103 patients examinés à la clinique, 68 présentaient un tableau clinique remarquablement similaire : forte fièvre, dyspnée importante, arthralgies intenses et anosmie avec agueusie. Ces symptômes sont identiques à ceux que j’ai personnellement ressentis ces cinq derniers jours. Le problème majeur n’est pas seulement la maladie elle-même, mais la rapidité avec laquelle elle évolue vers une situation potentiellement mortelle dans un environnement déjà extrêmement précaire. À Gaza, les malades ne bénéficient pas du temps nécessaire à une observation clinique adéquate. Les capacités de diagnostic sont extrêmement limitées, une intervention précoce est souvent impossible et la maladie progresse dans un contexte d’épuisement physique profond, de malnutrition, d’exposition au froid, de vie sous des tentes et d’un système de santé largement saturé. Cette crise est d’autant plus préoccupante que les avertissements explicites adressés par l’armée israélienne aux organisations médicales internationales, dont
@MSF
interviennent à un moment particulièrement inquiétant, leur enjoignant de suspendre leurs opérations dans les prochains jours. Dans un contexte où les infrastructures de santé sont déjà au bord de l’effondrement, le retrait des services médicaux internationaux ne saurait être présenté comme une simple mesure de sécurité. Il représente une augmentation directe et prévisible de la mortalité civile. Priver une population assiégée, aux ressources limitées et à haut risque de ce soutien médical essentiel transforme des maladies évitables en décès inévitables. Il ne s’agit ni d’un incident isolé, ni d’un décès isolé. La situation actuelle pourrait représenter la phase initiale d’une épidémie plus vaste et plus dangereuse, dont la gravité ne se mesurera pas uniquement au nombre de cas, mais aussi à la surmortalité due aux retards de prise en charge, à l’absence de traitement et à la défaillance du système de santé. Sans reconnaissance et intervention immédiates, les conséquences pourraient être bien plus graves, plus étendues et plus mortelles que prévu.”
Dr EZZIDEEN 11 janvier 2026
“J’ai vu un enfant. Il avait cinq ans. Derrière lui se dressait une tente, si tant est que l’on puisse encore employer ce terme, un lambeau de tissu déchiré, effiloché et courbé, tel un drapeau blanc hissé par la misère elle-même. Ce n’était pas une maison. C’était une pâle imitation de maison. Elle tremblait derrière lui, comme honteuse d’exister encore. L’enfant avait perdu un œil. Non pas à cause d’une maladie. Non pas à cause du destin. Mais à cause de la guerre, cette invention des adultes, perfectionnée par des lâches et payée par des enfants. Il parlait doucement. Il disait que jouer était devenu difficile. Que les autres enfants avaient peur de lui. Qu’il jouait souvent seul maintenant. Il ne parlait pas de douleur. Il ne parlait pas de sang. Il parlait de solitude. Et à cet instant, j’ai compris que la plus grande blessure qu’il ait subie n’était pas la perte d’un œil, mais l’exil de l’enfance elle-même. Car l’enfance n’est pas qu’une question d’années. C’est la communion. C’est le droit d’approcher l’autre sans crainte, de lui offrir un jouet, de rire ensemble sans explication. Puis vint la question, ah, cette terrible question, aiguisée par l’indifférence du monde : « Si celui qui t’a crevé l’œil venait te demander pardon, que ferais-tu ? » Je me préparais à la rage. J’attendais le cri de justice. J’anticipais l’écho des siècles, la protestation des victimes. Mais l’enfant répondit par un mot si insignifiant qu’il me brisa le cœur. « Je me réconcilierais avec lui. » Il n’a pas dit pardonner. Le pardon appartient aux prophètes, aux saints, aux juges qui se tiennent au-dessus de l’abîme. Le pardon est une montagne. Mais la réconciliation est un mot murmuré à voix basse. Un mot employé par les enfants blessés pour ceux qu’ils aiment le plus. Un mot chuchoté non pour absoudre la culpabilité, mais pour mettre fin à la séparation. Un mot qui signifie : « S’il vous plaît, ne me laissez pas seul. » Cet enfant ne cherchait pas la justice. Il cherchait la compagnie. Il n’a pas demandé à récupérer son œil. Il a demandé au monde d’arrêter de lui faire peur. Et à cet instant, j’ai vu le Christ, non pas crucifié sur du bois, mais debout, pieds nus, devant nous, borgne, enveloppé de poussière et de toile, offrant la réconciliation à ceux qui ne l’avaient même pas demandée. Ne tendant pas l’autre joue, mais offrant ce qui restait de son visage. Dites-moi, vous qui parlez si facilement des ennemis et des terroristes : quelle arme porte un tel enfant ? Quelle menace représente un enfant de cinq ans qui ne demande qu’à se réconcilier ? Si cet enfant est un ennemi, alors l’humanité entière est coupable. Si cet enfant est un criminel, alors la justice est devenue folle. Si cet enfant mérite la cécité, alors le monde mérite les ténèbres. Je vous le demande, comment la civilisation a-t-elle pu affûter ses outils à un tel point qu’elle puisse arracher l’œil d’un enfant et se prétendre encore morale ? J’ai honte de ce monde. J’ai honte de ses drapeaux, de ses discours, de ses excuses. Cet enfant ne devrait pas être en vie dans une tente. Il devrait vivre dans un jardin. Et s’il reste encore une seule guerre autorisée à se poursuivre après cela, alors ne me parlez ni de progrès, ni de loi, ni de Dieu. Car la véritable mesure d’un monde ne réside pas dans la façon dont il punit les coupables, mais dans la façon dont il protège les innocents. Et ce monde l’a abandonné. #WoundedGaza”
Dr EZZIDEEN 12 janvier 2026
“J’ai parcouru les rues comme on traverse une confession que personne n’a l’intention d’entendre. La pauvreté ne se cachait pas ; elle se dressait au grand jour, sans pudeur dans son humiliation, telle une plaie habituée aux caresses. Les visages étaient baissés, non par pudeur, mais par épuisement, celui qui survient quand la souffrance a été expliquée tant de fois et persiste. Plus tard, j’ai ouvert mon téléphone. Et là, c’était là, une profusion éblouissante. Des appels, des banderoles, des cris de justice, des chiffres qui se comptaient par centaines de milliers, tous vibrants de vertu. Tous levés au nom de ces mêmes personnes dont j’avais croisé le regard sans oser les rencontrer. Et j’ai alors compris, avec une clarté presque criminelle, que la misère, lorsqu’elle est bien présentée, n’est pas un problème à résoudre, mais une ressource à gérer. Car le résultat est toujours le même. Les pauvres ne s’élèvent pas ; ils s’enfoncent plus discrètement. Et ceux qui crient le plus fort leur souffrance prospèrent, se sentent en sécurité, voire orgueilleux. Ils appellent cela sacrifice. Ils appellent cela responsabilité. Ils appellent cela nécessité. Mais la nécessité, à y regarder de plus près, se révèle souvent être un confort masqué par une morale superficielle. L’une des voix les plus célèbres, un homme qui a fait du deuil son métier, a récemment acheté une maison, une belle maison, solide, chaleureuse, incontestablement réelle. Pourtant, il continue de dormir sous une tente. Non par nécessité, mais parce que la tente parle avec plus de conviction que des murs ne sauraient jamais le faire. La tente prouve quelque chose. La tente absout. La tente gagne. Mettre fin à la souffrance serait dangereux. Cela réduirait au silence la manifestation. Cela exigerait des comptes. C’est pourquoi la souffrance est préservée, avec soin et respect, telle une relique sacrée qu’il ne faut jamais laisser se décomposer. Quel peuple ! Non seulement écrasé, mais sans cesse exploité. Combien de fortunes se sont bâties sur leur souffrance ! Combien de régimes ont invoqué leur nom tout en leur serrant l’étau ! Tous parlent en leur nom. Tous profitent de leur sort. Et eux, ils restent inaudibles, invisibles, à jamais oubliés. Ce n’est pas de la solidarité. C’est quelque chose de plus froid, de plus délibéré. C’est la misère transformée en capital. C’est le désespoir rendu durable. #WoundedGaza”
Dr EZZIDEEN 12 janvier 2026
“Dehors, le vent est violent. J’entends des vitres et des tôles métalliques être arrachées et projetées dans les airs. Que Dieu protège ceux qui vivent sous des tentes… Encore une nuit brutale. #Gaza”
Dr EZZIDEEN 14 janvier 2026
“On dit que le point de passage restera fermé jusqu’à ce que le dernier corps soit remis. Selon un témoignage fiable, le corps en question a été remis au ministère de la Santé de Gaza comme celui d’un Palestinien non identifié. Aucun nom ne l’accompagnait. Aucune explication n’a été demandée. Il a été enterré là où reposent les anonymes, dans des tombes numérotées, parmi des centaines d’autres dont l’identité s’est évanouie à l’instant même de leur mort. On ignore où il repose désormais. Ni précisément, ni même approximativement. La terre l’a englouti sans cérémonie, comme elle a englouti tant d’autres, et le monde exige maintenant d’elle une réponse qu’elle ne donne pas. J’espère que sa dépouille sera retrouvée et rendue à ceux qui l’aimaient, et non pas perdue dans la paperasse ou le silence. J’espère qu’il pourra être enterré par des mains qui le reconnaîtront. Nul ne conteste la dignité des morts. Du moins, personne n’ose l’affirmer aussi ouvertement. Et pourtant, tout ce qui suit contredit cette affirmation. Ce dont je suis témoin aujourd’hui n’est pas du deuil, mais une obsession. Tout le poids moral du monde s’est concentré sur un seul corps, tandis que des milliers d’autres restent anonymes, incomptés, ignorés, des corps qui n’ont pas arrêté les frontières, n’ont pas interrompu les vies, n’ont pas suscité de déclarations urgentes. Ils ont disparu en silence, comme si le silence lui-même était leur sentence finale. On nous dit de ne pas comparer. Que la comparaison est indécente. Que les morts ne doivent pas être mis en balance les uns avec les autres. Soit. Alors demandons-nous ce que cette comparaison était censée dissimuler. Pourquoi la vie de deux millions de personnes est-elle prise en otage à cause d’un corps dont personne sur cette terre ne connaît l’emplacement ? Je pose cette question non pas en tant que politicien, ni en tant que stratège, ni en tant qu’homme d’influence, mais en tant que médecin. Quelle est ma culpabilité ? Quel crime ai-je commis pour être condamné à cette immense prison à ciel ouvert ? Selon quelle logique suis-je puni pour les décisions du 7 octobre et la chaîne de conséquences qui s’en est suivie, décisions que je n’ai ni prises ni approuvées ? Pourquoi suis-je enfermé, avec des millions d’autres, parce qu’on exige quelque chose d’irrécupérable comme si cela dépendait de nous ? Je soigne des patients qui ne peuvent plus attendre de résolutions symboliques. Je vois des enfants maigrir, non pas au sens figuré, mais au sens propre. Je vois les infections s’aggraver, les maladies progresser, des vies se réduire à la seule survie. Et on me dit d’attendre. On nous dit à tous d’attendre : patients, étudiants, travailleurs, familles en attente de retrouvailles, titulaires de permis de séjour, personnes à qui l’on a promis un emploi, personnes suspendues entre départ et disparition, des avenirs entiers mis en suspens parce qu’on ne peut exhumer un corps d’une tombe anonyme. Un seul corps a-t-il désormais plus de valeur que deux millions d’êtres humains vivants ? Quand l’ordre moral s’est-il inversé à ce point que les frontières s’ouvrent pour les morts mais restent fermées pour les vivants ? Quand la dignité humaine est-elle devenue une notion qui ne s’applique qu’après la mort ? J’ai l’impression d’être pris au piège en écrivant ces lignes, comme si chaque phrase resserrait les murs. Car la logique qui nous est présentée n’est impénétrable que par sa cruauté. Que la vie puisse être suspendue indéfiniment à cause de quelque chose d’irrésolu, de peut-être irrémédiablement perdu, de quelque chose déjà repris par la terre. Ce n’est pas la justice. Ce n’est pas la sécurité. Ce n’est même pas la vengeance, qui au moins reconnaît sa propre laideur. Il s’agit d’une décision catastrophique aux conséquences catastrophiques, dissimulée sous un langage qui prétend honorer la vie tout en l’étouffant méthodiquement. #WoundedGaza”
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